Présentation du Bujinkan
L’art martial est au cœur de l’esprit japonais
le 14 mars 2004
Les Japonais n’ont pas inventé les arts martiaux qui, comme on le rappelle fréquemment, sont nés en Chine. Cependant, on pourrait en dire autant de pratiquement tout ce qui constitue la culture classique du Japon. Cela est vrai notamment de l’écriture comme de la culture du riz et de son corollaire : le saké, ainsi que de bien d’autres choses encore. Mais on sait aussi que les Japonais ont le génie d’imposer leur marque sur les produits d’importation, en les poussant à un degré de perfection qu=ils n’avaient sans doute pas dans leur patrie d’origine. Comment comprendre alors le mode d’affirmation de la personnalité japonaise puisque celle-ci pose, au départ, le principe paradoxal de son effacement ? Une réponse possible se trouve, par exemple, dans la pratique du Ninjutsu où l’effacement de l’ego est la condition du succès dans le mouvement du corps qui est aussi celui de l’esprit.
Excellence du geste et réussite du sujet
La réussite du Japon, notamment dans son adaptation au monde moderne, a fréquemment été mise en relation avec la lutte que les Japonais ont dû mener, depuis les origines, contre la nature, particulièrement hostile sur ces îles volcaniques. Ce qui était vrai dès l’origine l’est encore tout autant maintenant que le Japon est devenu la 2ème puissance industrielle mondiale. Car cette ascension économique a été effectuée en l’absence de toute ressource en matière première et ne doit son succès qu’à l’excellence, issue de la recherche de la perfection du produit dans celle de la perfection du geste qui a toujours été valorisée par le caractère japonais comme un fin en soi.
Une telle recherche n’est pas inconnue des pratiquants des arts martiaux. L’art martial, comme tout art, implique l’apprentissage de formes, en l’occurrence de gestes formalisés qui ont absorbé et conservé des positions apprises au combat. La pratique consiste précisément à pousser ces formes jusqu’à la perfection. Cette dernière ne s’approche qu’à travers la fusion du corps et de l’esprit : les bonnes positions du corps correspondent à des positions équivalentes de l’esprit. C’est pourquoi l’entraînement du corps contribue à façonner l’esprit, en donnant à l’un et à l’autre la bonne orientation. Pour retrouver le mouvement naturel, le corps est le vaisseau et l’esprit le pilote, ou vice versa car l’un et l’autre ouvre l’accès à la discipline qui est, avant tout, discipline de soi.
Pour caractériser la discipline de soi, Ruth Benedict (auteur du grand classique américain de psychosociologie japonaise : Le Chrysanthème et le Sabre.) se réfère au mot « Muga », qui est le terme utilisé dans le bouddhisme Zen. « L=état d’excellence qu=il décrit désigne ces diverses expériences, profanes ou religieuses, dans lesquelles il n’existe aucune rupture, pas même de l’épaisseur d’un cheveu entre la volonté d’un homme et son acte. Une décharge électrique part directement du pôle positif au pôle négatif. [...] l’expert perd tout sens du je-suis-en-train-de-faire. Le courant circule librement. L’acte ne coûte aucun effort. Il est a visée unique. L’action reproduit exactement l’image que l’acteur s’en était proposée dans sa tête ».
Le Zen (ainsi que le souligne Suzuki Daibutsu) élève, dans sa pratique rigoureuse, d’humbles tâches de jardinage à une dimension mystique comme celle de la méditation, selon un principe également attesté par les mystiques chrétiens : « laborare est orare » (travailler c’est prier). Cette tradition fondée sur l’humilité est présente partout dans la société japonaise, par exemple dans l’artisanat où se déploie la même problématique : le savoir du maître se transmet par des gestes répétés sans cesse dont la répétition débouche sur une excellence qui s’exprime par le corps. Selon Nishida Kitarô (philosophe du début du 20ème siècle) le geste ouvre à la connaissance essentielle qui exprime l’expérience pure, au-delà des mots, laquelle transcende la séparation du sujet et de l’objet. Ou, comme le disait Michel de Certeau (philosophe de la fin du 20ème siècle) : « Tant qu’un peintre croit qu=il voit des choses, il n’est pas peintre. Il commence à être peintre quand il fait l’expérience inverse ».
Le consensus à la japonaise et la notion de « Shinkoku »
Mais une telle réussite découle forcément aussi de la qualité des relations sociales. Le fameux consensus à la japonaise, qui privilégie les objectifs du groupe sur ceux de l’individu, en est l’illustration. Cela peut aussi s’analyser en termes de capacité car l’adaptation aux objectifs du groupe n’est pas seulement liée à l’éthique. Il y a, d’un côté, les règles explicites sur lesquelles s’appuie l’autorité du chef, mais, d’un autre côté, il existe le domaine du non explicite : tout ce qui vient de l’observation, de l’imitation directe. Ici, la stratégie consiste à trouver son chemin dans l’informulé, voire dans l’ineffable.
Ruth Benedict nous indique aussi que : « Respecter la hiérarchie est aussi naturel pour les Japonais que de respirer. » mais l’auteur précise qu=il ne faut confondre ce sens de la hiérarchie avec l’autoritarisme qui sévit en Occident. Cette distinction, bien sûr fondamentale, nous ramène au sens étymologique du mot : de hieros, sacré et arkhia, commandement. D’où vient donc la subtilité dont font montre les Japonais pour concilier la dimension verticale et horizontale, c=est-à-dire les intérêts collectif et individuel ? Cherchons une réponse avec un autre sociologue, Durkheim, pour qui : « l=organisation spatiale est le modèle de l’organisation sociale, qui est le décalque de la première ».
On sait qu’au Japon la mer n’est jamais très éloignée de la montage et vice versa, ce qui fait que la grande majorité des Japonais vit entre les deux. Cet habitat particulièrement homogène va de pair avec le sentiment d’homogénéité ethnique, qui rassemble, en une grande famille, tous les Japonais autour de la grande figure paternelle de l’Empereur, c’est-à-dire le descendant en ligne directe de la grande déesse Amaterasu personnifiant l’origine divine de l’archipel. Cette communion débouche directement sur la notion de « Shinkoku » : pays ou terre sacrée, qui permet d’esquisser une réponse à l’échelle du pays tout entier. Partout, la montagne, soit la verticalité, se conjugue avec la mer, soit l’horizontalité, selon un schéma que l’on retrouve au Bujinkan avec le « Ten-Shi-Jin » (ciel-terre-homme). L’horizontalité symboliserait alors le contrat social : « je m’occupe de toi parce que tu t’occupes de moi » mais, avec la notion de Shinkoku et la divinisation de la nature, il prend la dimension d’un devoir sacré. Le consensus, réconciliant l’intérêt particulier (l’horizontalité, la mer, le « Jin ») avec l’intérêt général (la verticalité, la montagne, le « Ten-Shi »), relève dès lors d’un acte de foi.
Cependant, les mouvements centrifuge et centripète, des intérêts individuel et général, ne peuvent pas être dissociés, car ils existent simultanément comme le Yin et le Yang. D’un côté le Japon divinise la nature et de l’autre, il entretient une mystique du développement qui détruit parfois brutalement cette nature. Mais le génie du Japon réside justement, comme on l’a souvent souligné, dans sa faculté de concilier les extrêmes. Le fameux consensus, qui est le maître mot de la société japonaise, constitue la synthèse de l’individualisme, d’une part, et de la hiérarchie qui le canalise, d’autre part.
La boucle qui unit l’enfant et l’ancien
Chacun sait aussi que la hiérarchie au Japon s’appuie, bien plus qu’en à Occident, sur la notion d’ancienneté. Rien qui vaille, au Japon, plus que nulle part ailleurs peut-être, qui n’ait pris du temps à se faire. Le mot : « Narikin », de Kin, « or », et Naru, « devenir », qui désigne dans le Shôgi (le jeu d’échec japonais), les pions et les autres pièces mineures, promues en généraux d’or lorsqu=elles pénètrent le camp adverse, s’applique aussi, par métaphore, à des gens, qu’on à appellerait en français « parvenus » ou « nouveaux riches » et qui sont très mal considérés selon l’éthique japonaise.
Ce prix attaché à l’ancienneté fait, bien naturellement, que les aînés sont particulièrement respectés au Japon, comme les arts martiaux le font connaître à l’étranger avec les notions de Senpai et Kohai, de même que Sensei, le terme que nous traduisons par « maître » ou « professeur » et qui signifie en fait « né avant ». Le respect de l’ancienneté, de ce regard prolongé sur la vie sans raccourcis possibles, trouve son pendant dans le respect de l’enfance et de son innocence. On peut le voir dans ses extrêmes qui se rejoignent un nouveau paradoxe et, de nouveau, son dépassement. Ainsi l’âge de 60 ans, ou kanreki, revêt une importance particulière et marque (selon les deux calendriers chinois, divisés l’un en cycles de douze années symbolisées par des animaux, et l’autre de cinq années représentées par les éléments) le retour de l’individu à son année de naissance. Le début de la vieillesse prend l’allure d’une nouvelle enfance, donnant ainsi une représentation supplémentaire à la boucle du temps oriental, que nous exprimons aussi, dans notre pratique, par la formule : « retrouver le mouvement naturel ».
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Frédéric Sausse |